Les Furtifs / Alain Damasio (2019)

En 1999, Alain Damasio publiait son premier roman, La Zone du Dehors (nouvelle version chez La Volte en 2007). En 2004, il publie son deuxième roman, La Horde du contrevent (Grand Prix de l’Imaginaire 2006) Devenu depuis un classique du genre, le roman proposait un univers de science-fiction incroyable à travers la quête de hordes successives sur une planète ventée, pour atteindre l’Amont du vent.

Autant j’avais adoré son deuxième roman que mon enthousiasme avait été douché il y a quelques années par ma lecture de La Zone du Dehors que j’ai trouvé trop politique et trop obscur sur plusieurs aspects. Il a donc fallu 20 ans à Alain Damasio pour écrire Les Furtifs, qui continuent cette réflexion, et quelques années de plus pour moi pour être plus perméable aux sujets qu’il aborde. Dans les deux cas, il y décrit une société dystopique, une société de contrôle dont nous nous rapprochons désormais davantage en 2020 qu’en 1999.

Dans Les Furtifs, les villes ont été rachetées par des multinationales qui vendent des forfaits standards et premium aux citoyens, leur donnant accès à différents services : des rues plus ou moins sûres, des itinéraires plus rapides, des heures d’accès aux parcs, etc. Dans cet univers où chaque citoyen est contrôlé par une bague qui lui donne accès aux services, mais aussi signale au gouvernement ses achats, ses déplacements et ses actions diverses, l’éducation est surveillée de près, la liberté est limitée. Quelques îlots de protestation naissent mais se font rapidement détruire par la force.
Dans ce monde technologiquement abouti mais terriblement effrayant, une légende court : il existerait des êtres qui se cachent aux yeux humains, sont multiformes et n’ont jamais été observés vivants.

Le roman commence lorsque un certain Lorca obtient le poste dont il rêve depuis plusieurs années : celui de chasseur de furtifs dans une unité spéciale. Persuadé que sa petite fille de 4 ans en est devenue un, il tente d’entrer en contact avec eux. Démarre alors une aventure hors du commun où l’avenir d’une famille, d’un pays et d’êtres libres va se jouer en quelques mois.

Si l’histoire est particulièrement prenante, incroyablement bien construite, passionnante, elle est surtout narrée d’une plume extraordinaire, celle d’un poète, d’un jongleur de mots, qui invente son propre langage et incarne tous ses personnages à la fois. J’ai retrouvé avec plaisir le magicien qui a raconté l’histoire de la Horde du Contrevent du point de vue d’une vingtaine de personnages. Ici encore, chacun raconte cette histoire, à sa manière, avec son langage, ses tics, et la richesse de sa personnalité.

J’ai dévoré ce roman en deux jours durant cette période de confinement et je ne regrette pas d’avoir pu le lire d’une seule traite car la lecture d’Alain Damasio est exigeante, demande à la fois de se concentrer et de se laisser porter par sa voix et ses tripes. Si ses romans se font en effet l’écho de ses engagements, de ses croyances, ils sont en effet aussi et surtout d’excellents romans, aboutis et puissants, qui révolutionnent d’après moi l’écriture de science-fiction. Il est en effet difficile ensuite de retourner à des classiques du genre, peu engagés ou peu approfondis, lorsque l’on a lu une œuvre comme Les Furtifs.

Et pour finir j’aimerais parler justement de ces Furtifs, personnages à la fois absents et présents dans ce roman, tellement mystérieux, riches d’une culture que les hommes ne peuvent comprendre et du coup pas contrôler ni monnayer : « dans les discussions, on sent potentiellement un pont politique se faire entre les furtifs et l’écologie radicale. Mais aussi entre furtivité et lutte sociale. Le furtif, dans les représentations qui émergent, c’est le clandestin, l’insaisissable, le migrant intérieur. Celui qui assimile et transforme le monde. Peut frapper et fuir. Il incorpore l’ennemi pour pouvoir muter et grandir. C’est donc une puissance animale à capter ou à apprivoiser en nous. C’est aussi la figure romantique du fugitif qui ne laisse jamais de traces et sort des radars.« 
Au final, si je n’adhère pas à toutes ses prises de position, Alain Damasio m’a ouvert les yeux sur des défaillances, des inégalités, des risques futurs vers lesquels s’engage la société. Et s’il est parfois un auteur exigeant pour ses lecteurs, le rencontrer ou le lire ne permet pas de s’en sortir indemne : ça décape et ça fait du bien partout où ça passe, et nous fait sentir humains, pour le meilleur et pour le pire.

« On peut couper en deux un arbre qui a fait repousser ses bourgeons et ses feuilles 250 printemps de suite avec une tronçonneuse à essence et en huit minutes. On peut abattre un jaguar qui court à 90km/h dans une savane en un dixième de seconde et avec une seule balle. Qu’est-ce que ça prouve de nous ? Qu’on sait stopper le mouvement ? Qu’à défaut d’être vivants, nous voudrions nous prouver qu’on sait donner la mort ? »

Je pense qu’on n’a pas fini de parler de ses Furtifs … Et j’espère ne pas attendre mes 50 ans pour un prochain roman ;).

En bonus : il faut écouter la BO du livre, chantée et enregistrée par Alain Damasio et Yann Péchin.

« Nous sommes la nature qu’on défonce.
Nous sommes la terre qui coule, juste avant qu’elle s’enfonce.
Nous sommes le cancer de l’air et des eaux, des sols, des sèves et des sangs.
Nous somme la pire chose qui soit arrivée au vivant. OK. Et maintenant ?
Maintenant, la seule croissance que nous supporterons
Sera celle des arbres et des enfants.
Maintenant nous serons la nature qui se défend. »

4 commentaires

  1. J ai abandonné au Vent la horde du contrevent…. à la moitié du livre. Mais ce dernier roman me tente bien. Dans ma Pal.!

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