Du côté des premières nations (dernières lectures québécoises et canadiennes) 1/2

Dans mes valises de retour du Québec, j’ai ramené un certain nombre de romans et d’essais québécois qui me semblaient intéressants, et pour lesquels je me disais, à juste titre, que j’aurais dû mal à les trouver une fois rentrée en France. Fort heureusement, certains sont plus simples à dénicher, comme les très bons ouvrages publiés chez l’éditeur Mémoire d’encrier, désormais diffusés plus largement dans les librairies françaises depuis janvier. Quant à Richard Wagamese, sa renommée a si bien franchi les frontières canadiennes (c’est ma seule exception, puisqu’il n’est pas québécois, en espérant que mes amis de là-bas me pardonneront), que ses romans se trouvent plus facilement. Voilà donc mes trois dernières lectures canadiennes !

Shuni / Naomi Fontaine (2019)

Après le très bon Kuessipan, qui m’avait émue aux larmes, Naomi Fontaine revient avec un récit magnifique : une longue lettre qu’elle écrit à son amie Shuni (Julie en réalité, mais le J et le L n’existent pas en innu, elle sera donc appelée ainsi par les aînés), une jeune Québecoise venue dans sa communauté pour aider les Innus. En alternance, elle s’adresse à son fils, pour qui elle essaie d’éclaircir des concepts difficiles comme le racisme ou autre : une manière d’aborder ces sujets sur un ton plus léger, mais aussi plus facilement indigné qui est celui d’un enfant qui ne connaît pas encore l’injustice et les inégalités. Le texte est beau, la plume est maîtrisée et poétique, Naomi Fontaine nous plonge encore une fois dans le quotidien d’une communauté innue, avec les combats, les problèmes internes ou externes, pour les rendre compréhensible à quelqu’un qui vit en dehors et ne verrait que la réalité proposée par les médias.

« On m’a demandé quel était le plus beau mot de la langue française. Le voici. Liberté. C’est un mot qui n’existe pourtant pas dans notre vision du monde. Nous sommes issus d’un espace sans clôtures, sans frontières […] C’est un état qui n’a jamais eu besoin d’être nommé. La seule manière d’être libre en innu-aimun c’est en nommant la fin d’un enfermement. Apikunakanu. »

Mais si aujourd’hui Naomi Fontaine peut écrire et être publiée, c’est que des générations d’artistes des Premières nations se sont levées avant elle, et en particulier la grande An Antane Kapesh, par son œuvre (dont Naomi Fontaine a écrit la préface de la réédition) :

Je suis une maudite sauvagesse / An Antane Kapesh (1977)

En 1977, An Antane Kapesh fut une des premières à dénoncer ce que les Blancs ont fait aux Premières nations, à leur arrivée sur le territoire puis après. La première écrivaine innue n’est en effet pas conteuse mais essayiste. Le réquisitoire est violent, impitoyable, comme ont pu l’être les hommes dans leurs premiers rapports aux Amérindiens : ils se sont emparés des terres, des ressources, les ont parqué sur de petits territoires, leur ont parfois enlevé leurs enfants. La parole de An Antane Kapesh est au-delà de toute langue de bois : chapitre après chapitre, elle dévide le quotidien des communautés, les ancrant dans une histoire sombre, et dans des injustices cumulées.

« Je suis une maudite Sauvagesse. Je suis très fière quand, aujourd’hui, je m’entends traiter de Sauvagesse. Quand j’entends le Blanc prononcer ce mot, je comprends qu’il me redit sans cesse que je suis une vraie Indienne et que c’est moi la première à avoir vécue dans la forêt. Or, toute chose qui vit dans la forêt correspond à la vie la meilleure. Puisse le Blanc toujours me traiter de Sauvagesse. »

Texte fondateur, il est à lire par tous : colonisés, colonisateurs, opprimés et oppresseurs, qui pourront se mettre dans la peau l’un de l’autre. Et c’est ce que l’autrice parvient à faire à la perfection : nous faire comprendre sa colère, dans des mots simples mais percutants, glaçants.

Les étoiles s’éteignent à l’aube / Richard Wagamese (2015)

Je voulais aussi parler de ce roman ici car c’est un auteur canadien (et amérindien) incontournable, qui nous parle de sa propre tribu, les ojibwés, un grand romancier. Après Jeu blanc qui m’a fait beaucoup pleurer, il revient avec un texte plus intimiste, pas forcément moins violent, mais plus discret, comme une histoire qu’on nous chuchote à l’oreille.
Franklin Starlight a été élevé dans une ferme à l’écart du monde, par un vieil homme qui lui enseigne à chasser, se déplacer, se nourrir comme un Indien. Il ne voit son père Eldon que de loin en loin, ce dernier détruit par des années d’alcoolisme. Quand Eldon voit sa fin approcher, il appelle son fils à son chevet et lui demande de l’accompagner jusqu’à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. Il profite de ce rude voyage pour raconter son histoire à son fils, un récit rempli d’amour, de souffrances et de whisky ..
Un très beau roman sur la relation père-fils (en particulier les dialogues, durs et drôles à la fois), qui nous emmène vers la mort mais aussi l’espoir, sur fond des magnifiques paysages de la Colombie-Britannique et d’ode à la nature.

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