L’écume des jours / Boris Vian (1947)

l'écume des joursCe qui est amusant avec ce texte, c’est que je l’ai découvert il y a une dizaine d’années, alors que j’étais au collège : une amie devait le lire pour sa classe et l’avait amené avec elle pendant les vacances. Le soir, nous en lisions quelques pages. Et je vous avoue qu’à l’époque, je l’ai détesté ! Je ne comprenais pas, l’histoire me semblait loufoque, l’écriture plate, etc. Et maintenant que je l’ai relu, je me demande comment j’ai pu passer à côté à l’époque ! Une preuve encore que la maturité littéraire s’acquiert petit à petit, et que les goûts changent …

Car cette lecture fut un vrai plaisir, et la confirmation que Boris Vian est un auteur incontournable dans la littérature française. Un roman qui n’a pourtant eu aucun succès du vivant de l’auteur, devenant un classique bien après, comme souvent ! (Vian est entré dans La Pléiade en 2010, ce qui est original pour un homme qui semblait faire des pieds de nez à toutes les institutions rigides que compte la société.)

L’histoire prend place aux États-Unis, dans un pays où Vian n’a jamais mis les pieds mais qu’il se fait un plaisir de réinventer pour nous. Un pays où le jazz enchante les soirées dans les clubs et autres cabarets. Ce jazz qui rythme la vie de Colin et de Chloé, nos deux amoureux de L’écume des jours. En quelques pages, Vian campe son petit monde : un univers absurde où évoluent des personnages banals, de Colin, assez riche pour ne pas avoir à travailler, à Chick qui se ruine pour acheter tout ce qui concerne l’œuvre de Jean-Sol Partre dont il est l’admirateur éperdu. Ces deux copains tombent amoureux en même temps de deux belles jeunes filles. Mais rapidement Chloé commence à s’étioler, et les médecins diagnostiquent un nénuphar poussant dans son poumon droit. Colin va alors tout faire pour la sauver alors que son monde s’écroule autour de lui …

« C’est drôle, dit Chick, on a l’impression que le monde s’étrique autour de soi. »

Avec une grande poésie, une langue magnifique qu’il maîtrise à la perfection et avec laquelle il joue sans cesse (« L’homme à chandail blanc lui ouvrit une cabine, encaissa le pourboire qui lui servirait pour manger, car il avait l’air d’un menteur. »), Boris Vian nous offre une des plus belles histoires d’amour de la littérature. Colin, dans sa fragilité et son amour, ne peut sortir de ma mémoire, et j’ai l’impression de l’entendre encore répondre à quelqu’un qui lui demande à quoi il occupe sa vie : « J’aime Chloé, et c’est assez. » Chaque phrase se fait l’écho d’une grande sensibilité et touche en plein cœur, le plus beau étant peut-être la petite souris grise qui nettoie les carreaux jour après jour pour faire entrer le soleil, et finit par demander au chat de la tuer pour ne plus avoir à regarder la tristesse de Colin augmenter jour après jour.

Au-delà de ce thème récurrent de l’amour, Vian en profite pour aborder d’autres aspects de la société qui lui tiennent à cœur. Par exemple, les personnages finissent tous par avoir des problèmes d’argent, Colin doit même travailler pour payer les fleurs qui sauveront Chloé, mais aucun travail n’est valorisant, les travailleurs sont comparés à des machines.

« Ils travaillent pour vivre au lieu de travailler à construire des machines qui les feraient vivre sans travailler. »

La religion est également bien écornée : sans argent, l’enterrement est bâclé, l’homme n’est pas respecté.  Le Christ lui-même s’anime dans l’église, s’anime et demande à Colin pourquoi il n’a pas donné plus d’argent pour l’enterrement. Le message est clair …

Œuvre surréaliste, magique, incroyable, L’Écume des jours crée un univers aux codes différents du nôtre, mais cohérent en lui-même. En tout cas, elle entre dès à présent dans mon palmarès, dans mes livres à relire encore et encore. Et je ne peux que vous inviter à le découvrir sans tarder …

A écouter : Chloé de Duke Ellington, qui aurait inspiré à Vian un de ses personnages et son histoire …

18 commentaires

  1. J’avais moi aussi adoré L’Ecume des Jours, je l’ai lu deux ou trois fois, et je trouve qu’à chaque lecture on découvre des petits détails qu’on n’avait pas remarqués auparavant. Comme souvent avec les grands classiques !

  2. Je l’ai découvert sur le tard, mais je dois avouer que je n’ai pas du tout aimé… :s
    Je n’ai pas réussi à m’intéresser à cet univers loufoque, encore moins à me laisser emporter! Cela m’a également refroidie pour les autres Boris Vian…

  3. C’est amusant : pour ma part, j’ai découvert ce livre au lycée, il y a… quelques années… 😉 Et j’avais adoré ! Il ne m’en reste pas grand chose aujourd’hui, mais j’avoue ne pas vouloir m’y replonger de peur d’être déçue cette fois-ci. Le temps passe et certainement notre appréciation avec… Peut-être y reviendrai-je un jour…

  4. perso, je n’ai pas du tout accroché. Je crois que c’est un peu trop « poétique » pour moi. Je ne suis pas du tout rentrée dans l’histoire. Je pense qu’avec Boris Vian, on aime ou on deteste, c’est un style tellement particulier….

  5. Bon ben grâce à toi j’ai découvert que l’histoire se passe aux Etats-Unis, j’étais complètement passée à côté de ce détail… 🙂 sans doute parce que c’était le film avec Romain Duris qui m’avait donné envie de lire le livre et le film se passe à Paris, du coup je me suis laissée influencer 🙂
    J’ai comme toi adoré l’histoire qui est très émouvante et très triste, ça m’a vraiment donné envie de lire plus de Vian.
    Petite anecdote: un certain Gaël dont je tairai le nom de famille, après avoir vu le film, a cherché sur Google comment on pouvait attraper des nénuphars aux poumons… 😀

  6. Je n’avais rien lu de Vian. Ce travail me rappelle l’auteur espagnol aé Jardiel Poncela qui a éxrit théâtre de l’absurde avec humour et tristesse –
    C’est un roman qui frappe mais il n’est pas mon genre préféré.

  7. Ah enfin quelqu’un qui l’aime ! Depuis quelques temps je lis des chroniques sur ce livre et à chaque fois les gens n’ont pas aimé. Je l’ai lu à l’âge de 16 ans et je l’avais adoré. J’ai toujours eu l’intention de le relire. Mais les avis négatifs m’ont mis un doute et j’ai peur d’être déçue par cette seconde lecture car comme tu dis nos goûts changent avec le temps…

  8. Désolée mais je n’ai jamais « accroché »! Et n’ai pas le cœur à m’y replonger à nouveau. Idem pour
    « Belle du seigneur » que d’aucuns présentent comme « leur » livre-culte, ai essayé de le lire maintes fois et n’ai jamais réussi à aller au-delà de la 100ème page. Il en faut pour tous les goûts, en lecture comme dans tous les domaines. Merci pour tout.

    1. J’avoue que Belle du seigneur me fait un peu peur aussi … mais comme vous dites, il en faut pour tout le monde ! C’est vrai que ce n’est jamais facile d’avoir l’impression de passer à côté d’un livre que tout le monde traite de chef d’oeuvre …

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